Le tribunal judiciaire de Paris examine cette semaine une affaire climatique majeure impliquant TotalEnergies. Des organisations non gouvernementales et des municipalités françaises poursuivent la société pétrolière, lui demandant de réduire sa production de pétrole et de gaz. Cette action vise à aligner ses activités sur l'objectif de 1,5 degré Celsius de l'Accord de Paris.
Points Clés
- TotalEnergies est poursuivie pour non-respect de l'Accord de Paris.
- La loi française sur le devoir de vigilance est au cœur du litige.
- Les plaignants exigent une réduction drastique des émissions de la chaîne d'approvisionnement.
- La société est accusée d'avoir longtemps nié les risques climatiques.
- Le verdict pourrait créer un précédent mondial pour la responsabilité des entreprises.
Un Précédent Juridique Potentiel
Le procès, qui a débuté cette semaine, pourrait marquer l'histoire juridique française. C'est la première fois qu'un tribunal examine si une entreprise pétrolière et gazière multinationale peut être légalement contrainte de réduire sa production de combustibles fossiles. L'objectif est de se conformer aux objectifs climatiques mondiaux.
Si les plaignants obtiennent gain de cause, cette décision pourrait avoir des répercussions bien au-delà des frontières françaises. Des experts juridiques et des défenseurs du climat estiment qu'un tel jugement établirait un précédent important pour la responsabilité des entreprises face au changement climatique.
La Loi sur le Devoir de Vigilance
Contexte de la Loi
La loi française sur le devoir de vigilance, adoptée en 2017, est une législation pionnière. Elle impose aux grandes entreprises françaises d'identifier et de prévenir les risques graves pour les droits humains et l'environnement liés à leurs activités. Ce procès est le premier à tester son application directe aux enjeux du changement climatique.
Les organisations Notre Affaire à Tous, Sherpa, ZEA, Les Eco Maires et France Nature Environnement, ainsi que plus d'une douzaine de municipalités, ont déposé cette plainte en janvier 2020. Elles dénoncent la production continue de pétrole et de gaz par TotalEnergies, malgré sa connaissance des conséquences climatiques.
Les Arguments des Plaignants
Les plaignants affirment que TotalEnergies n'a pas suffisamment pris en compte les risques climatiques liés à ses opérations. Ils s'appuient sur la loi sur le devoir de vigilance, qui exige des grandes entreprises qu'elles identifient et gèrent de tels risques. Ils invoquent également l'article 1252 du code civil français, permettant aux citoyens d'agir en justice pour prévenir des dommages environnementaux.
Ils demandent au tribunal d'ordonner à TotalEnergies d'aligner ses activités sur une trajectoire de réduction des émissions compatible avec l'objectif de limiter le réchauffement climatique à 1,5 degré Celsius. Cette limite est fixée par l'Accord de Paris. Ils exigent des mesures concrètes et exécutoires pour réduire les émissions sur l'ensemble de sa chaîne d'approvisionnement.
« Nous sommes presque dans un monde de dépassement, censé dépasser le seuil de 1,5 degré d'ici trois ans. Cela signifie que nous sommes légalement dans une situation où nous devons vraiment poursuivre tous les efforts, toutes les réductions d'émissions, pour revenir en dessous de 1,5 degré de réchauffement climatique dès que possible. »
Faits et Chiffres
- Les émissions liées à l'utilisation des produits de TotalEnergies représentent environ 90% de son empreinte carbone totale.
- La société prévoit d'augmenter sa production d'environ 3% chaque année, selon la plainte.
- TotalEnergies est liée à 30 grands projets d'expansion de combustibles fossiles.
- Ces projets représentent plus de la moitié du budget carbone restant pour limiter le réchauffement à 1,5 degré.
La Position de TotalEnergies
TotalEnergies a déclaré que l'affaire est « mal conçue et n'a aucune légitimité ». La société soutient que les plaignants tentent injustement de lui imposer la responsabilité des impacts de « l'ensemble du système énergétique européen et mondial ».
La société insiste sur le fait que le tribunal n'est pas le lieu approprié pour faire avancer la transition énergétique. Elle affirme qu'elle investit déjà dans les énergies à faible émission de carbone et réduit les émissions de gaz à effet de serre de ses opérations. TotalEnergies conteste également l'application de la loi sur le devoir de vigilance au changement climatique, affirmant que l'Accord de Paris n'impose d'obligations qu'aux États, et non aux entreprises.
Historique de la Connaissance Climatique
Le procès met en lumière les connaissances passées de TotalEnergies sur les risques climatiques. Des recherches publiées en 2021 ont montré que la société avait reconnu les « conséquences potentiellement catastrophiques » d'une accumulation excessive de CO2 atmosphérique dès un article de 1971. Pourtant, elle aurait ensuite promu le déni climatique et une stratégie d'action retardée.
« Nous avons constaté que même si Total était consciente du changement climatique dès les années 1970, la société s'est associée à d'autres entreprises de combustibles fossiles dans les années 1980 et a élaboré un plan pour nier la science du climat. »
Benjamin Franta ajoute que Total n'était pas un simple observateur passif. La société aurait joué un rôle actif dans l'invention et la promotion du déni climatique, entravant les solutions et pratiquant le greenwashing de son image.
Une Vague de Contentieux Climatiques
Cette affaire contre TotalEnergies s'inscrit dans une tendance mondiale croissante de litiges climatiques contre les grandes entreprises émettrices. Aux États-Unis, des dizaines de poursuites ont été engagées contre des sociétés pétrolières et gazières pour fraude climatique et dommages conséquents.
Aux Pays-Bas, le groupe environnemental Milieudefensie a remporté une victoire historique en 2021 contre Shell, obligeant la société à réduire ses émissions de 45 % sur l'ensemble de sa chaîne d'approvisionnement d'ici 2030. Bien que cette décision ait été annulée en appel, la cour a reconnu la responsabilité des entreprises fortement émettrices de réduire leurs émissions conformément à l'Accord de Paris.
Des cas similaires sont en cours en Allemagne contre RWE et Heidelberg Materials, où des tribunaux ont reconnu que les grands émetteurs pouvaient être tenus responsables des dommages liés au climat. Le verdict attendu à Paris dans les prochains mois pourrait renforcer cette dynamique juridique mondiale.
Un Précédent Récemment Établi
En octobre dernier, le tribunal judiciaire de Paris a déjà statué que TotalEnergies avait induit les consommateurs en erreur. La société avait communiqué sur son engagement envers la neutralité carbone et son rôle de leader dans la transition énergétique. Cette décision a été saluée comme un verdict historique contre le greenwashing de l'industrie des combustibles fossiles.
Le procès actuel vise à aller plus loin, en ordonnant à la société de modifier non seulement sa communication, mais aussi sa conduite d'entreprise. Les décisions des tribunaux deviennent essentielles pour forcer les entreprises à agir face à l'urgence climatique.





