Aux États-Unis, une vague de contestation inattendue et grandissante menace l'expansion rapide des data centers, ces infrastructures essentielles à l'intelligence artificielle et au cloud. Des citoyens de tous bords politiques s'unissent pour s'opposer à ces géants énergivores, transformant un enjeu technologique en un véritable combat politique qui commence déjà à influencer les résultats électoraux.
Points Clés
- Une opposition croissante aux data centers rassemble des activistes de gauche comme de droite aux États-Unis.
- Les principales préoccupations concernent la consommation massive d'énergie et d'eau, ainsi que l'augmentation des factures d'électricité pour les résidents.
- Ce mouvement a déjà eu un impact sur des élections locales, notamment en Virginie, où des candidats opposés aux data centers ont été élus.
- Moins de la moitié des Américains sont favorables à la construction d'un data center près de chez eux, selon de récents sondages.
- L'industrie technologique peine à répondre à cette contestation, la considérant comme un simple problème de communication.
Une alliance politique inattendue
L'essor de l'intelligence artificielle a déclenché une course mondiale à la construction de data centers. Mais aux États-Unis, cette expansion se heurte à un mur de résistance locale. De l'Arizona à la Virginie, des groupes de citoyens organisent des manifestations, bloquent des projets et font pression pour des réglementations plus strictes.
Ce qui rend ce mouvement particulièrement puissant, c'est sa nature transpartisane. Il unit des écologistes de gauche, inquiets de la pression sur les ressources énergétiques et hydriques, et des conservateurs de droite, qui voient dans ces projets une nouvelle manifestation du pouvoir des élites de la "Big Tech".
Qu'est-ce qu'un data center ?
Un data center, ou centre de données, est une installation physique qui héberge des milliers de serveurs informatiques et d'équipements de stockage. Ces centres sont le cœur de l'économie numérique, alimentant des services comme le streaming, les réseaux sociaux, le commerce en ligne et, de plus en plus, l'intelligence artificielle. Leur fonctionnement nécessite une quantité colossale d'électricité pour alimenter les serveurs et les systèmes de refroidissement.
Des motivations convergentes
À gauche, des militants comme Blake Coe au Texas luttent contre ce qu'ils perçoivent comme une injustice environnementale. Ils soulignent la pression exercée par ces installations sur les réseaux électriques et les réserves d'eau, souvent dans des régions déjà vulnérables.
À droite, des organisateurs comme Kennedy Laplante Garza en Oklahoma mobilisent les communautés contre des projets qui, selon eux, s'imposent sans consultation locale. Pour eux, le combat contre les data centers s'inscrit dans une lutte plus large contre des projets d'infrastructure, qu'il s'agisse de parcs éoliens ou de fermes solaires, souvent perçus comme bénéficiant à des intérêts extérieurs plutôt qu'aux résidents.
"Une industrie habituée à avancer vite et à bousculer les choses se heurte à un monde physique auquel elle n'a jamais eu affaire auparavant", explique Chris Miller, président du Piedmont Environmental Council, une organisation de conservation en Virginie.
Quand les data centers s'invitent dans les urnes
Cette opposition ne se limite plus aux réunions publiques. Elle est devenue un enjeu électoral majeur dans plusieurs États. En Virginie, premier État du pays pour le développement de data centers, les électeurs ont récemment porté au pouvoir des candidats démocrates qui promettaient de faire payer davantage le secteur pour sa consommation d'électricité.
John McAuliff, un ancien conseiller en énergie de la Maison Blanche, a remporté un siège à la Chambre des délégués de l'État en axant sa campagne sur les impacts négatifs des data centers.
Un rejet confirmé par les sondages
Une enquête a révélé que seulement 44 % des Américains accepteraient la construction d'un data center près de leur domicile. L'hostilité est particulièrement marquée chez les jeunes de 18 à 49 ans. Les arguments contre les projets, comme l'impact sur les factures d'énergie, se sont avérés bien plus convaincants que les promesses de revenus fiscaux ou de création d'emplois.
"Il y a l'impact environnemental, la consommation d'eau, mais aussi l'impact culturel qu'ils ont", a déclaré McAuliff après sa victoire. "Et bien sûr, il y a la question des factures d'énergie. Parce que nous sommes tous ici dans l'allée des data centers, nous subissons le plus gros de l'augmentation des lignes de transmission et des sous-stations."
Le même phénomène a été observé en Géorgie, où deux démocrates ont remporté des sièges à la commission des services publics après une campagne centrée sur la hausse des coûts de l'énergie, directement liée à la demande des nouveaux data centers.
L'industrie technologique prise de court
Face à cette contestation croissante, le secteur des data centers semble peiner à trouver la bonne réponse. Les représentants de l'industrie, comme Dan Diorio de la Data Center Coalition, reconnaissent un problème de relations publiques, mais l'attribuent principalement à un manque d'information du public.
Selon eux, les citoyens seraient plus favorables s'ils comprenaient mieux les avantages fiscaux et les efforts de durabilité des entreprises. "Il y a certainement un besoin de meilleure communication", a affirmé Diorio, suggérant que les entreprises doivent être plus attentives à des aspects comme l'esthétique des bâtiments ou le bruit.
Un décalage avec la réalité du terrain
Cette vision semble déconnectée de la profondeur du mécontentement. La contestation ne porte pas seulement sur des nuisances locales, mais sur des questions fondamentales de partage des ressources et de modèle de développement. Les milliards de dollars qui continuent d'être investis dans de nouveaux projets sans hésitation montrent que les investisseurs ne perçoivent pas encore l'ampleur du risque social et politique.
"Les données actuelles indiquent qu'il n'est pas clair si les investisseurs sont préoccupés d'un point de vue social", analyse Bukola Folashakin, analyste chez Morningstar. "Si les questions sociales étaient une telle préoccupation, on ne verrait pas les capitaux aller dans cette direction."
Alors que la demande en IA continue d'exploser, la bataille autour des data centers ne fait que commencer. Elle révèle une fracture croissante entre les ambitions de l'économie numérique et les préoccupations concrètes des communautés qui doivent en supporter le coût physique, transformant les serveurs de demain en un enjeu politique brûlant d'aujourd'hui.





