Le nouveau roman de George Saunders, lauréat du prix Booker, intitulé Vigil, suscite des réactions passionnées et contrastées parmi les critiques littéraires. Centré sur un magnat du pétrole mourant et climatosceptique, ce texte audacieux aborde des thèmes complexes avec l'humour et l'originalité qui caractérisent l'auteur.
Points Clés
- Vigil, le dernier roman de George Saunders, explore le climatoscepticisme à travers le personnage de KJ Boone.
- Le livre est caractérisé par une structure narrative et des personnages non conventionnels.
- Il suscite une forte polarisation, certains critiques le qualifiant de chef-d'œuvre, d'autres de "charabia".
- Saunders aborde des questions philosophiques complexes sur la compassion et la responsabilité individuelle face au changement climatique.
- L'auteur reconnaît l'ambiguïté de son œuvre, visant à "formuler les problèmes" plutôt qu'à offrir des solutions simples.
Une Intrigue Audacieuse et des Personnages Inattendus
Dès les premières pages, Vigil plonge le lecteur dans un univers singulier. La narratrice, Jill Blaine, est un esprit qui "chute" vers la Terre, acquérant progressivement un corps. Son atterrissage tête la première dans une allée d'asphalte, ses "jambes fraîches pédalant énergiquement" tandis que sa tête reste enfouie, donne le ton d'une œuvre à la fois surréaliste et ancrée dans une réalité troublante.
Jill Blaine a pour mission de consoler KJ Boone, un puissant magnat du pétrole qui a passé des décennies à nier la catastrophe environnementale qu'il a contribué à créer. Au fil des 172 pages du roman, une galerie de personnages tente de faire changer d'avis Boone avant sa mort inévitable. Chaque interaction révèle le mélange unique de concepts élevés et de comédie absurde propre à Saunders.
Contexte de l'Auteur
George Saunders est un écrivain américain acclamé, lauréat du prix Booker en 2017 pour son roman Lincoln in the Bardo. Il est également reconnu pour ses nouvelles et son enseignement de l'écriture créative à l'université de Syracuse, qu'il partage via sa newsletter Substack, Story Club, comptant plus de 300 000 abonnés.
Polarisation des Critiques : Un "Chef-d'œuvre" ou du "Charabia" ?
L'ambition de Vigil est de taille : s'attaquer au défi le plus pressant de notre époque, le changement climatique, à travers une fable moderne. Pourtant, le roman divise déjà profondément les critiques. Pour certains, il s'agit d'une œuvre "éblouissante... un accomplissement virtuose", comme le décrit le Los Angeles Times. D'autres, à l'instar du Times of London, le qualifient de "hystérique... charabia".
"[Son ambiguïté] provoquera un certain sentiment chez le lecteur, qui va – je le constate – du plaisir à l'extrême frustration", a déclaré George Saunders quelques jours avant la publication du livre.
Cette polarisation pourrait être une conséquence inévitable de l'ambition de l'œuvre. L'auteur Anton Tchekhov, figure admirée par Saunders, soutenait qu'un grand roman n'a pas besoin de résoudre les problèmes, mais de les "formuler" correctement. C'est précisément l'approche de Saunders avec Vigil.
Explorer la Complexité Morale du Climatoscepticisme
L'inspiration pour sonder l'esprit d'un climatosceptique est venue à Saunders lors d'une semaine de météo "loufoque". Il s'est alors demandé : "Et si une personne avait investi toute sa vie dans cette mission, et qu'à la fin, l'univers lui disait qu'elle avait tort ? Pourrait-elle s'adapter à la dernière heure ?"
Saunders s'est efforcé de présenter la vision du monde de Boone de la manière la plus juste possible. Dans un monologue intérieur, Boone met en avant tous les avantages de la vie moderne qui dépendent des combustibles fossiles, des innovations agricoles ayant prévenu la famine aux médicaments essentiels. Ces arguments, selon Boone, justifient sa désinformation concernant le consensus scientifique sur le climat.
Le Saviez-vous ?
Le roman Vigil, tout comme Lincoln in the Bardo, se déroule dans un espace liminal entre la vie et la mort, permettant à Saunders d'explorer des concepts métaphysiques complexes.
Le roman invite le lecteur à une introspection. Si vous êtes sensible aux questions environnementales, vous pourriez ressentir de la colère, puis rougir en réalisant l'hypocrisie de certains activistes "jet-set" s'opposant à Boone. "En fiction, vous pouvez vraiment taquiner votre propre camp", souligne Saunders.
Compassion et Responsabilité Individuelle
Ceux qui s'attendent à une histoire de rédemption classique seront déçus. L'absence d'un arc narratif simple permet à Saunders d'explorer une question philosophique plus large : quelle mesure de compassion pouvons-nous accorder à quelqu'un qui ne se repent pas de ses méfaits ? Sommes-nous vraiment responsables de nos actions, ou sont-elles prédéterminées ?
D'un côté, Jill, dont l'"élévation" spirituelle est survenue après son propre meurtre. Elle occupe l'esprit de son tueur, Paul Bowman, et observe ses sentiments de rage et de honte. "Il semblait, si je puis dire, inévitable", raconte Jill. "Ses sentiments (de rage, de honte, d'être sans valeur, de devoir riposter préventivement à la moindre menace) étaient tous réels, et il devait les subir chaque jour, et pourquoi ? Parce qu'il était né lui... À quel moment précis Paul Bowman aurait-il pu devenir autre que Paul Bowman ?" C'est pourquoi elle cherche à réconforter des âmes comme Boone, quelles que soient la gravité de leurs crimes.
Influence Bouddhiste
Comme Lincoln in the Bardo, Vigil est imprégné de la foi bouddhiste de Saunders, notamment la croyance en la nécessité de transcender l'ego et de se détacher des désirs terrestres. Cela donne lieu à certains des passages les plus émouvants du roman.
L'"Idiot Compassion" et la Capacité Négative
Saunders admet avoir été naturellement enclin à cette notion de prédestination depuis l'âge de cinq ans. Selon cette vision, le blâme et la louange sont inutiles ; seul le réconfort peut être apporté. "Et dans mes moments lumineux, je pense que c'est réellement vrai."
"Le monde est tellement plus grand que ma capacité à le comprendre, pourtant j'agis toujours comme si je le comprenais à 100 %", confie George Saunders.
Cependant, il est douloureusement conscient que c'est une "façon impossible de vivre", une "compassion idiote" qui élimine la responsabilité personnelle et permet aux gens de poursuivre leurs actions immorales sans entrave. Parfois, les gens ont besoin de "se faire botter les fesses" pour changer. Ces critiques sont principalement exprimées par un inventeur français anonyme, et la "triangulation" entre lui, Boone et Jill constitue une grande partie de l'intrigue.
La Complexité d'un Maître
Ni l'une ni l'autre de ces visions ne l'emporte dans l'esprit de Saunders, ni sur la page. Son objectif était de représenter les deux philosophies concurrentes aussi précisément et persuasivement que possible, et de les "laisser planer là". Cette approche rappelle la définition de la "capacité négative" de John Keats : la capacité "d'être dans les incertitudes, les mystères, les doutes, sans aucune recherche irritable de faits et de raison". Keats soutenait que cela distinguait les plus grands écrivains, comme Shakespeare.
Saunders confirme que c'est "l'essence de ce que l'art peut faire pour nous". Il ajoute : "Normalement, nous n'avons pas le temps pour ça. Mais quand je lis les maîtres, je me rappelle à quel point je juge trop vite. Le monde est tellement plus grand que ma capacité à le comprendre, pourtant j'agis toujours comme si je le comprenais à 100 %." Pour Saunders, écrire de cette manière était une sortie de sa zone de confort, car la plupart de ses autres œuvres n'aboutissent pas à une telle ambiguïté.
La densité de ces idées dans un roman aussi court exige beaucoup du lecteur. Tel un diamant, il est comprimé jusqu'à ses limites structurelles. L'humour caractéristique de Saunders apporte une légèreté bienvenue, mais le texte demande une attention considérable pour appréhender ses thèmes politiques, sociaux et métaphysiques. C'est peut-être sa plus grande force : comme les œuvres des maîtres que Saunders admire, chaque relecture révèle de nouvelles richesses, à mesure que différents aspects de son prisme complexe captivent notre intérêt.
Après tout, Un Chant de Noël de Dickens fut autrefois critiqué pour son excentricité, un premier article le qualifiant d'"absurde" et déplorant sa "prodigalité énorme". "Ce n'est ni comédie, ni tragédie, ni simple récit, ni pure allégorie, ni sermon, ni traité politique, ni esquisse historique ; mais c'est un étrange mélange de tout cela, de sorte que personne ne sait quoi en faire." Pourtant, c'est cette même complexité qui a permis au classique de Dickens de traverser le temps, et il en sera peut-être de même pour le chef-d'œuvre moderne de Saunders.





