La région arctique, autrefois considérée comme un bastion de coopération internationale et de recherche scientifique, se transforme rapidement en une arène de compétition intense entre les grandes puissances. La fonte des glaces, accélérée par le changement climatique, ouvre de nouvelles voies maritimes et donne accès à des ressources naturelles, attisant les convoitises des États-Unis, de la Russie et de la Chine.
Cette nouvelle dynamique met fin à des décennies de stabilité et place des nations comme le Danemark et la Norvège dans une position délicate, prises entre les ambitions de leurs alliés et l'agressivité de leurs voisins. L'idée d'un Arctique comme « zone de paix » semble désormais appartenir au passé.
Points Clés
- La coopération au sein du Conseil de l'Arctique est suspendue depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022.
- Les États-Unis affirment leurs ambitions stratégiques, notamment sur le Groenland, pour des raisons de sécurité nationale et de ressources.
- La Russie renforce sa présence militaire dans le Grand Nord et se tourne vers des partenaires asiatiques comme la Chine et l'Inde.
- Le réchauffement climatique est le catalyseur de cette compétition, en rendant la région plus accessible.
La fin d'une ère de coopération
Le Conseil de l'Arctique, pilier de la gouvernance régionale pendant des années, est aujourd'hui paralysé. Créé pour promouvoir la collaboration sur des questions telles que la protection de l'environnement et le développement durable, son fonctionnement a été brutalement interrompu.
En février 2022, suite à l'invasion de l'Ukraine, sept des huit États membres (Canada, Danemark, Finlande, Islande, Norvège, Suède et États-Unis) ont suspendu leur participation aux travaux impliquant la Russie. Cette décision a brisé le consensus qui prévalait et a fragmenté la région en deux blocs : un segment russo-asiatique et un segment euro-américain.
Le Conseil de l'Arctique : un forum en suspens
Fondé en 1996, le Conseil de l'Arctique était le principal forum intergouvernemental pour les questions arctiques. Il a produit des rapports scientifiques et techniques de référence et a favorisé un dialogue constant entre les nations circumpolaires, y compris pendant les périodes de tensions internationales. Sa mise en veille prolongée marque une rupture historique.
La collaboration scientifique, autrefois un modèle de diplomatie, est l'une des principales victimes. Les chercheurs occidentaux n'ont plus accès aux vastes territoires russes, qui représentent une part significative de l'Arctique, ce qui entrave la compréhension globale des effets du changement climatique. Quelques coopérations bilatérales subsistent, comme entre la Norvège et la Russie pour la gestion des pêches, mais l'engagement politique de haut niveau est rompu.
Les ambitions américaines sur le Groenland
L'intérêt des États-Unis pour la région s'est manifesté de manière particulièrement directe. L'administration de Donald Trump a exprimé sans détour son souhait que le Groenland, un territoire autonome danois, passe sous contrôle américain. Cette position est justifiée par des impératifs de sécurité nationale et par le potentiel immense en ressources naturelles de l'île.
Les responsables américains estiment que le Danemark n'investit pas suffisamment pour sécuriser cette région stratégique. La stratégie de sécurité nationale de 2025 des États-Unis évoque d'ailleurs l'établissement d'une domination américaine dans l'hémisphère occidental, incluant le Groenland. Cette posture met à rude épreuve l'accord de défense de 1951 entre les deux pays, qui reconnaît la souveraineté danoise.
Une base stratégique
Depuis plus de 70 ans, l'armée américaine opère la base spatiale de Pituffik (anciennement Thulé) au nord-ouest du Groenland. Cette installation est cruciale pour la défense antimissile et la surveillance de l'espace, et ce, sans interférence majeure de Copenhague jusqu'à présent.
Cette approche unilatérale inquiète les alliés traditionnels des États-Unis. Si les sphères d'influence redeviennent la norme, des pays comme le Danemark ou même le Canada pourraient voir leur souveraineté menacée. La rhétorique sur la nécessité de contrer l'influence croissante de la Chine et de la Russie dans la région sert de justification à cette politique plus agressive.
La stratégie russe dans le Grand Nord
La Russie n'est pas en reste. Face aux sanctions occidentales imposées après l'annexion de la Crimée en 2014, puis renforcées en 2022, Moscou a accéléré son pivot vers l'Asie. Le Kremlin cherche à développer des partenariats économiques et scientifiques avec les membres du groupe BRICS+, notamment la Chine, l'Inde et les Émirats arabes unis, pour exploiter les vastes ressources du nord russe.
Parallèlement, la Russie s'engage dans des comportements provocateurs pour déstabiliser ses voisins européens. Des opérations de sabotage d'infrastructures critiques, l'utilisation de « flottes fantômes » pour contourner les sanctions et des campagnes de désinformation sont devenues courantes. Ces actions créent un climat de méfiance et augmentent les coûts de sécurité pour les pays nordiques.
Il n'est pas exagéré de dire que les États arctiques européens font maintenant partie d'un arc de crise qui s'étend de Svalbard et du Grand Nord de l'Europe à la région de la mer Baltique et à l'Ukraine.
L'archipel norvégien de Svalbard pourrait devenir un autre point de friction. La Russie, qui y maintient une présence en vertu d'un traité de 1920, pourrait contester la souveraineté norvégienne. Un tel scénario déstabiliserait davantage la sécurité de l'Atlantique Nord, une zone cruciale pour la défense de l'OTAN.
Un nouvel ordre mondial en gestation ?
Les dynamiques actuelles dans l'Arctique pourraient préfigurer un réalignement géopolitique plus large. Certains analystes évoquent la possibilité de grands marchandages territoriaux où les traités internationaux seraient ignorés au profit de rapports de force bruts.
Dans un tel scénario, les garanties de sécurité traditionnelles, comme l'article 5 de l'OTAN sur la défense collective, pourraient être remises en question. La Norvège et le Royaume-Uni, qui collaborent étroitement sur la défense anti-sous-marine dans l'Atlantique Nord, devraient alors non seulement dissuader la Russie, mais aussi composer avec un allié américain potentiellement hostile à leurs intérêts.
Cette situation complexe se déroule sur fond d'urgence climatique. Le réchauffement de l'Arctique a des conséquences écologiques et sociales désastreuses pour les communautés locales, notamment les peuples autochtones. La fonte du permafrost, les incendies de plus en plus fréquents et la perturbation des écosystèmes marins sont des défis immenses. L'ajout de tensions géopolitiques à cette crise environnementale ne fait qu'aggraver une situation déjà précaire. L'Arctique fond, et la compétition pour son contrôle ne fait que s'intensifier.


