Les tourbières drainées émettent plus de dioxyde de carbone que l'ensemble du transport aérien mondial. Face à ce constat alarmant, des agriculteurs allemands expérimentent la réhumidification de ces zones. Cette pratique, appelée paludiculture, représente un levier crucial pour la protection du climat, mais elle soulève d'importants défis économiques et logistiques pour les exploitants agricoles.
Points Clés
- Les tourbières drainées sont une source majeure d'émissions de CO2.
- La paludiculture est une méthode agricole adaptée aux zones humides.
- Les agriculteurs pionniers rencontrent des difficultés économiques.
- Les subventions et les incitations gouvernementales sont essentielles.
- Le développement d'un marché pour les produits de paludiculture est nécessaire.
Un stockage de carbone vital menacé
Les tourbières couvrent seulement environ 3% de la surface terrestre, mais elles stockent près d'un tiers du carbone organique mondial. C'est deux fois plus que toutes les forêts de la planète réunies. Lorsqu'elles sont drainées, ce carbone entre en contact avec l'oxygène, ce qui entraîne la formation de CO2 et son rejet dans l'atmosphère. Ce processus transforme ces écosystèmes essentiels en émetteurs de gaz à effet de serre.
En Allemagne, les tourbières drainées représentent un problème particulièrement aigu. Alors qu'elles ne constituent que 7% des terres agricoles du pays, elles sont responsables de près de 40% des émissions de gaz à effet de serre agricoles. Historiquement, de vastes étendues de tourbières ont été asséchées pour l'agriculture, ne laissant aujourd'hui qu'environ 2% de leur surface à l'état quasi-naturel.
Le saviez-vous ?
Les tourbières drainées libèrent actuellement plus de CO2 que l'ensemble du trafic aérien mondial. Cela souligne l'urgence de leur restauration pour atteindre les objectifs climatiques.
La paludiculture : une agriculture adaptée aux zones humides
Face à cette situation, des agriculteurs comme Henning Voigt, près de la côte de la mer Baltique en Allemagne, s'engagent dans la réhumidification de leurs tourbières. Son père a commencé ce processus il y a environ 25 ans. Aujourd'hui, M. Voigt gère 350 hectares de prairies très humides, qu'il exploite de manière biologique depuis 1996.
La paludiculture, ou agriculture en zones humides, consiste à cultiver des plantes adaptées à ces environnements gorgés d'eau. Sur la ferme de M. Voigt, le foin récolté est brûlé dans une centrale électrique pour produire du chauffage urbain. L'élevage bovin n'est pas viable dans ces conditions, car la valeur nutritionnelle des plantes de tourbière est trop faible pour les vaches. M. Voigt a donc réduit son troupeau de vaches allaitantes.
« Les vaches mourraient de faim avec l'estomac plein », explique Henning Voigt, soulignant les défis de l'élevage sur ces sols.
Cette approche est encore pionnière en Allemagne. Franziska Tanneberger, du Greifswald Moor Center, confirme que l'Allemagne est l'un des pays qui a le plus drainé ses tourbières. Selon elle, la meilleure solution pour le climat serait de protéger les tourbières intactes et de réhumidifier celles qui ont été drainées. Cependant, cela reste difficile car de nombreuses zones sont utilisées pour l'agriculture, la foresterie ou même l'habitation.
Obstacles et incitations économiques
Pour de nombreux agriculteurs, la transition vers la paludiculture est liée à leur subsistance. Karsten Padeken, de l'Association des agriculteurs de Basse-Saxe, estime que la paludiculture n'est pas encore un moyen réaliste de gagner sa vie. Il préside le groupe de travail des agriculteurs de tourbières de l'association. Ses 500 bovins paissent dans la région de Wesermarsch, dont certaines parties étaient autrefois des tourbières.
Le principal problème est le manque de marchés établis pour les produits issus de la paludiculture. Sans une demande suffisante, il n'est pas rentable de les produire. Cela crée un cercle vicieux : pas de grande offre sans demande, et pas de demande sans offre à grande échelle. De plus, les champs réhumidifiés mettent plusieurs années à produire une récolte viable, ce qui représente un risque financier important pour les agriculteurs.
Contexte réglementaire
Un accord de 2021 entre les 16 Länder allemands et le gouvernement central de Berlin stipule que d'ici 2050, toutes les tourbières devront être gérées le plus humide possible. Le Danemark envisage même de fixer un prix pour les émissions de gaz à effet de serre agricoles.
Potentiel et innovations de la paludiculture
Malgré les défis, de nombreuses idées existent pour développer la paludiculture. Certains projets explorent l'utilisation des plantes de tourbière pour l'énergie, comme le biogaz ou la chaleur, à l'instar de la ferme de M. Voigt. D'autres testent des matériaux de construction et d'isolation fabriqués à partir de roseaux, de massettes ou de carex. Un « catalogue de paludiculture » publié récemment répertorie ces produits, prototypes et services.
Cependant, la plupart des projets sont encore en phase de test. Karsten Padeken voit toujours la paludiculture comme un marché de niche. « Ce n'est pas encore prêt à être fait à grande échelle », dit-il, « pas même à petite échelle ».
M. Voigt, en revanche, espère une demande à long terme de la part de grandes entreprises. Le groupe Otto, la plus grande entreprise de vente par correspondance d'Allemagne, s'est engagé à inclure des plantes issues de la paludiculture comme matières premières pour ses emballages en carton. « Ils mènent un petit projet maintenant, puis une phase d'optimisation moyenne, et après cela, il faudra que ça monte en puissance rapidement », déclare M. Voigt. Il ajoute que ses zones de tourbières certifiées lui permettent de livrer la biomasse nécessaire.
Le rôle crucial des subventions et du soutien politique
Pour M. Voigt, la paludiculture génère déjà des revenus, mais il dépend encore fortement des subventions de l'Union européenne. « C'est la composante principale de mes revenus », avoue-t-il. Ce modèle économique est risqué, car les subventions agricoles ne sont garanties que pour cinq ans. « Allez voir une banque et dites-leur que vos revenus ne sont garantis que pour cinq ans. Ils me considèrent toujours comme une entreprise à haut risque », précise-t-il.
La paludiculture nécessite également des investissements, notamment pour des machines spéciales capables d'opérer sur des sols humides. Des aides financières supplémentaires pour les agriculteurs restaurateurs de tourbières pourraient bientôt être disponibles. Le ministère allemand de l'Environnement et la Banque de développement agricole travaillent sur un programme de financement complet, selon Franziska Tanneberger.
« La tendance est claire », ajoute Tanneberger, « à l'avenir, ceux qui se préparent et apprennent comment l'agriculture en zones humides peut fonctionner seront mieux positionnés à moyen et long terme ». Pour résoudre le problème du « cercle vicieux », elle suggère que le gouvernement s'engage à acheter une quantité fixe de produits de paludiculture aux agriculteurs, offrant ainsi des perspectives à long terme.
Karsten Padeken demande plus de soutien financier et de flexibilité pour l'expérimentation. Actuellement, une fois qu'une terre est réhumidifiée, elle ne peut plus être drainée. « Si cela était autorisé, je serais plus disposé à expérimenter sur certaines parties de mes terres », conclut-il. Pour l'instant, chaque agriculteur réfléchit très attentivement avant de prendre le risque de s'engager dans l'agriculture de tourbière.





