Dans le village inuit d'Arviat, au Nunavut, les habitants observent une réalité qui contraste fortement avec l'image populaire de l'ours polaire en voie d'extinction. Selon les chasseurs locaux, non seulement les populations d'ours sont stables, voire en augmentation, mais les animaux font également preuve d'une remarquable capacité d'adaptation face aux changements de leur environnement.
Cette perspective locale remet en question le récit dominant selon lequel la fonte des glaces de mer condamne inévitablement l'espèce, et met en lumière les conséquences économiques et sociales des politiques de conservation internationales sur les communautés qui cohabitent avec ces grands prédateurs.
Points Clés
- Des chasseurs inuits expérimentés rapportent une augmentation du nombre d'ours polaires et observent des animaux en bonne santé.
- L'interdiction américaine d'importer des trophées d'ours polaires a eu un impact économique négatif sur les communautés inuites sans réduire le nombre d'animaux chassés.
- Les données de l'UICN montrent que la population mondiale d'ours polaires est aujourd'hui nettement plus élevée qu'au milieu du XXe siècle.
- La controverse autour d'images virales d'ours affamés souligne le décalage entre la perception médiatique et les observations scientifiques ou locales.
Une réalité de terrain contrastée
Ryan St. John, un chasseur inuit de 52 ans, a passé quatre décennies à parcourir les rives de la baie d'Hudson près de sa communauté d'Arviat. Son témoignage est sans équivoque : « Il y a plus d'ours polaires aujourd'hui que jamais dans ma région », affirme-t-il. Cette zone du Canada abrite l'une des plus fortes concentrations de ces animaux au monde.
Contrairement à l'idée répandue que les ours polaires dépendent exclusivement de la banquise pour chasser le phoque, St. John et d'autres membres de sa communauté observent des comportements adaptatifs. « Ce sont des prédateurs résilients », explique-t-il. Il décrit avoir vu des ours chasser des phoques sur les étendues de marée basse ou même s'attaquer à des bélugas en eau libre.
Ces observations directes suggèrent que la survie de l'espèce est plus complexe qu'un simple lien avec la couverture de glace. « Nous avons vu huit ours jusqu'à présent aujourd'hui, et ils sont tous gros et en bonne santé », note-t-il lors d'une sortie en octobre.
L'impact d'une image devenue virale
En 2017, une vidéo diffusée par National Geographic a façonné la perception mondiale de la crise climatique. Les images montraient un ours polaire émacié et visiblement mourant, accompagnées du slogan : « Voilà à quoi ressemble le changement climatique ». La vidéo a été vue par plus de 2,5 milliards de personnes.
Cependant, cette narration a été rapidement contestée. Des scientifiques ont souligné qu'il n'existait aucune preuve liant l'état de cet ours spécifique au changement climatique. L'animal aurait pu être vieux, malade ou blessé.
Près d'un an plus tard, la photographe Cristina Mittermeier a reconnu dans les pages de National Geographic : « Je ne peux pas dire que cet ours mourait de faim à cause du changement climatique. Peut-être avons-nous fait une erreur en ne racontant pas toute l'histoire. »
Cet épisode a mis en évidence comment une image puissante, bien que non concluante, peut devenir un outil de communication et de collecte de fonds pour des groupes environnementaux, parfois au détriment de la complexité des faits.
Les chiffres de la population
Selon l'Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN), la population mondiale d'ours polaires est estimée à environ 30 000 individus. Ce chiffre est environ cinq fois plus élevé que les estimations des années 1950 et comparable, voire supérieur, aux chiffres des années 1980, lorsque l'animal a été placé sous protection internationale.
Les conséquences d'une interdiction controversée
En 2008, les États-Unis ont classé l'ours polaire comme espèce menacée en vertu de la loi sur les espèces en voie de disparition (Endangered Species Act). Cette décision a entraîné l'interdiction de l'importation de trophées d'ours polaires, une mesure qui a directement affecté les communautés inuites du Canada.
Pour des villages comme Arviat, où le taux de chômage atteint 70 %, la chasse guidée représentait une source de revenus vitale. Un permis de chasse vendu à un étranger, souvent américain, pouvait rapporter jusqu'à 60 000 dollars, dont environ 20 000 dollars bénéficiaient directement à la communauté.
Un impact économique sans bénéfice pour la conservation
L'interdiction américaine n'a pas modifié le nombre total d'ours chassés. Les quotas de chasse, établis de manière durable par le Service canadien de la faune en collaboration avec les Inuits, restent les mêmes. Si les chasseurs étrangers ne viennent pas, ce sont les résidents locaux qui utilisent les permis. La différence est que la chasse locale ne génère quasiment aucun revenu pour la communauté. « L'interdiction américaine a dévalué les ours et les avantages financiers pour les communautés du Nord », regrette Ryan St. John.
Ce phénomène illustre un principe de conservation bien connu : lorsque la faune a une valeur économique pour les populations locales, celles-ci sont incitées à la protéger et à la gérer durablement. En revanche, si un animal est perçu uniquement comme une menace, les conflits homme-animal augmentent.
Une population en hausse et des défis locaux
L'augmentation du nombre d'ours près d'Arviat a créé de nouveaux défis. La communauté a dû mettre en place une patrouille de surveillance active 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 pour assurer la sécurité des résidents.
Leo Ikakhik, un membre de longue date de cette patrouille, travaille à réduire les conflits de manière non létale. Chaque ours abattu en situation de défense réduit le quota de chasse de la communauté, et donc les revenus potentiels. La gestion proactive des ours est donc à la fois une question de sécurité et une nécessité économique.
Pour les Inuits, le discours international sur le climat semble souvent déconnecté de leur réalité. « Quiconque vit au pays des ours polaires sait que leur nombre n'est pas en baisse », insiste St. John. « Il suffit de marcher sur la toundra pour savoir que le récit du changement climatique ne correspond pas à la réalité de l'ours polaire. »
Alors que le débat sur le climat se poursuit, la voix des peuples autochtones, qui vivent au plus près de ces écosystèmes, offre une perspective essentielle et nuancée, rappelant que la réalité est souvent plus complexe que les récits les plus largement diffusés.





