La production de carburant d'aviation durable (SAF) a doublé en 2024, atteignant un million de tonnes. Cependant, ce volume ne représente que 0,3 % de la consommation mondiale de kérosène, soulignant les défis majeurs auxquels le secteur aérien est confronté pour atteindre ses objectifs de décarbonation.
Alors que l'Europe impose des mandats de plus en plus stricts, des doutes émergent quant à la capacité de production à suivre le rythme, et de nouveaux acteurs mondiaux entrent en scène, redessinant la carte de cette industrie naissante.
Points Clés
- La production mondiale de SAF a atteint 1 million de tonnes en 2024, soit le double de 2023.
- Le SAF ne représente encore que 0,3 % de la consommation totale de carburant d'aviation.
- L'Union Européenne et le Royaume-Uni imposent des mandats d'incorporation de SAF qui augmenteront progressivement jusqu'en 2030.
- Des figures de l'industrie, comme le PDG de Ryanair, expriment un fort scepticisme quant à l'atteinte de ces objectifs.
- De nouveaux pays comme l'Inde, l'Argentine et l'Indonésie lancent des projets de production à grande échelle.
Un décollage difficile pour une industrie prometteuse
Le secteur de l'aviation est à la croisée des chemins. Engagé dans une course contre la montre pour réduire son empreinte carbone, il mise massivement sur les carburants d'aviation durables (SAF). Ces carburants, produits à partir de matières premières non pétrolières comme les huiles de cuisson usagées ou les résidus agricoles, sont considérés comme l'une des solutions les plus viables à court et moyen terme pour décarboner les vols.
Les chiffres récents montrent une dynamique positive. En 2024, la production mondiale a doublé par rapport à l'année précédente. Pourtant, ce million de tonnes reste une goutte d'eau dans l'océan de la consommation de kérosène. Selon l'Association du transport aérien international (IATA), cette lenteur est préoccupante.
Le SAF en chiffres
- Production 2023 : 0,5 million de tonnes
- Production 2024 : 1 million de tonnes
- Part du carburant d'aviation mondial : 0,3 %
- Nombre de vols commerciaux utilisant du SAF : Plus de 360 000
- Aéroports proposant du SAF : 46, principalement en Europe et aux États-Unis
Willie Walsh, directeur général de l'IATA, a qualifié cette progression de "décevante lente". Il pointe du doigt des signaux contradictoires envoyés par les gouvernements et une certaine frilosité des investisseurs, qui attendent des garanties avant de s'engager pleinement dans le financement de nouvelles usines de production.
L'Europe impose des règles strictes, l'industrie s'inquiète
Pour accélérer la transition, l'Union Européenne et le Royaume-Uni ont pris les devants en instaurant des mandats d'incorporation. Depuis 2025, 2 % de tout le carburant d'aviation utilisé doit être durable. Ce chiffre est appelé à grimper rapidement.
D'ici 2030, l'UE exigera un mélange de 6 % de SAF, tandis que le Royaume-Uni vise un objectif encore plus ambitieux de 10 %. Selon un rapport de l'Agence de la sécurité aérienne de l'Union européenne (EASA), l'UE serait en bonne voie pour atteindre son objectif de 2030, avec déjà 25 fournisseurs approvisionnant 33 aéroports dans 12 États membres.
Cependant, cette ambition réglementaire se heurte au scepticisme de certains acteurs majeurs du transport aérien. Le coût élevé du SAF et sa disponibilité limitée sont les principales sources d'inquiétude.
"Il n'y a aucune possibilité d'atteindre 6 % d'ici 2030 ; 10 %, pas l'ombre d'une chance. Nous n'atteindrons pas le net zéro d'ici 2050", a déclaré Michael O'Leary, le PDG de la compagnie à bas coûts Ryanair, connu pour son franc-parler.
Ce sentiment est en partie partagé par l'IATA. Willie Walsh a lui-même suggéré qu'un objectif mondial de 5 % d'ici 2030 serait plus réaliste, se disant "déçu des progrès" et ne croyant pas que les cibles actuelles puissent être atteintes compte tenu des niveaux de production actuels.
De nouveaux pôles de production émergent
Pendant que les marchés traditionnels comme les États-Unis connaissent des difficultés, avec des projets retardés ou annulés en raison des coûts élevés et d'un manque d'engagement ferme de certaines compagnies aériennes, de nouveaux pays émergent comme des leaders potentiels de la production de SAF.
Qu'est-ce que le carburant d'aviation durable (SAF) ?
Le SAF est un carburant alternatif fabriqué à partir de ressources renouvelables. Il peut être produit à partir de diverses matières premières, notamment :
- Les huiles de cuisson usagées
- Les graisses animales
- Les résidus agricoles et forestiers
- Les déchets municipaux
Il est chimiquement similaire au kérosène traditionnel et peut être mélangé avec ce dernier, généralement dans des proportions allant de 10 % à 50 %, sans nécessiter de modification des moteurs d'avion ou des infrastructures aéroportuaires.
L'Inde a fait une avancée significative avec la certification de la raffinerie de Panipat d'Indian Oil, désormais capable de produire du SAF à partir d'huiles de cuisson usagées. C'est une première pour le pays, qui entend capitaliser sur ses abondantes ressources en matières premières issues de déchets.
En Argentine, la compagnie pétrolière d'État YPF prévoit d'investir 400 millions de dollars dans une coentreprise pour produire du SAF à partir de résidus agricoles. Ce projet pourrait positionner le pays comme un hub régional majeur pour le carburant durable en Amérique du Sud.
L'Indonésie n'est pas en reste. La société Pertamina a déjà effectué sa première livraison de SAF à l'aéroport de Jakarta. Produit dans sa raffinerie de Cilacap à partir d'un mélange d'huile de cuisson usagée et de kérosène, le site a une capacité de production de 1 400 kilolitres par jour.
Le défi de la crédibilité et de l'engagement
L'un des freins au développement rapide de la filière réside dans la crédibilité des engagements. Gene Gebolys, PDG de World Energy, un producteur de SAF, a critiqué certaines compagnies aériennes pour avoir, par le passé, exagéré leur engagement dans des communiqués de presse sans joindre les actes à la parole. "Les gens ont parfois trop parlé et trop peu agi", a-t-il commenté.
Pour que la production de SAF augmente à l'échelle mondiale, l'industrie aéronautique doit transformer ses promesses en contrats fermes. Seul un engagement commercial et financier tangible permettra de sécuriser les investissements nécessaires à la construction de nouvelles infrastructures de production.
La voie vers une aviation plus verte est tracée, mais elle est semée d'embûches. Entre les ambitions politiques, les réalités économiques et les défis technologiques, la transition vers le SAF s'annonce comme un marathon, et non comme un sprint. Le succès dépendra de la capacité de tous les acteurs – gouvernements, producteurs de carburant et compagnies aériennes – à collaborer pour transformer une possibilité technique en une réalité commerciale viable.



